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Immensité des routes californiennes : Rouler, les yeux rivés sur l'horizon, et laisser derrière soi ce qu'on était

  • Ecrit par Deborah Laurent
  • Publié dans Environnement

L'immensité des routes californiennes a de quoi faire perdre la tête.

Ou tout oublier. On avale des miles et des miles de bitume, anonyme parmi les anonymes, solitaire au milieu de toutes ces solitudes. Un père français installé à Los Angeles roule en silence sur les freeways de la région. Sur le siège passager, sa fille, Romy. Elle va mal, elle avance sur le fil de la vie en silence et avec hésitation. Son père ne trouve pas les mots, alors ils roulent en fixant l'horizon. Après un premier roman salué par la critique ("Repulse Bay"), Olivier Lebé publie "Le silence du moteur". Français, il a vécu à Los Angeles plusieurs années. Dans son livre, la cité des anges est un personnage à part entière, immense, bétonnée, brûlée par le soleil.

Vous avez vécu en Californie pendant trois ans. C'est là que vous installez votre second roman. Le précédent, lui, se déroulait à Hong Kong, où vous allez souvent... Parce que la France, dont vous venez, n'a pas d'assez beaux paysages?
Je ne suis pas un écrivain voyageur, je ne recherche pas l'exotisme, je cherche ce qui nous rassemble. Ce qui m'intéresse, c'est moins les États, les pays, que les villes. Mon projet littéraire est en trois parties. D'abord, c'était Hong Kong, le deuxième est sur Los Angeles, le troisième se déroulera à Paris. Dans les villes comme Hong Kong et Los Angeles il y a une façon d'inclure des gens très très différents qui se retrouvent à faire leur vie dans un espace urbain et à se faire un peu oublier. Il y a quelque chose qu'on partage dans la ville tous ensemble. C'est ça qui m'intéresse. Ce monde global qu'on est en train de fabriquer.

Vous avez vécu en Californie plusieurs années. Ce sont les routes qui vous ont le plus marqué?
Ce qui m'a marqué, c'est une souffrance liée à la séparation. Quand on vit à LA, on se sent éloigné de tout, du reste du monde. D'abord, il y a une différence de time zone: quand on commence notre journée, les autres la finissent, ce n'est pas facile de travailler avec l'Europe. On est aussi dans une espèce de permanence. Il y a des saisons mais il y a toujours une piqure de rappel d'été, le soleil est très souvent là. On perd un certain nombre de repères. Les distances sont grandes, on passe beaucoup de temps dans sa voiture. Quand on arrive en Californie, on vit une espèce de lune de miel la première année mais on se rend vite compte que le mode de vie en vrai n'est pas si facile que ça. Ce qui m'intéressait dans la figure du freeway, c'est Romy qui y retrouvait le sentiment de communauté. Quand on est sur la 10, la 5, la 405, on est tous dans un rapport d'égalité: nos vies dépendent tous des uns des autres.
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Vous écrivez: "Il m'est arrivé quelque chose en Californie: le corps est moins raide, le visage moins pâle, l'éternelle insatisfaction s'est dissipée". C'est un sentiment propre à la Californie ou propre au voyage?
Il y a quelque chose qui est lié à l'expatriation. J'avais l'impression de comprendre de quoi il s'agissait mais tant qu'on ne l'a pas vécu, on ne sait pas. Dans le fait d'aller ailleurs, il y a quelque chose qui vous oblige à vous déshabiller d'une identité confortable. Le bénéfice de partir, c'est de ne plus être certain de tout comme on peut l'être quand on n'a jamais quitté l'endroit d'où on vient. On est vraiment au bout en Californie. On y trouve toutes les nations du monde. On est contraint, par le mode de vie américain, par l'ouest, par cette force de la nature, par cette dimension qui nous ramène au fait qu'on n'est pas grand chose, on est obligé de cesser de se donner de l'importance par nos réflexes d'européen. On s'en fout là-bas d'où tu viens. L'Ouest s'en fout de ce que tu es, démerde-toi.

C'est un livre qui fait voyager mais c'est aussi une histoire de famille. Vous écrivez joliment: "Avoir des parents ça n'empêche pas le désarroi et la solitude mais c'est un parapet au bord du vide".
La littérature, ça sert à combler des désirs qu'on n'a pas réalisés dans la vie. J'avais envie d'avoir une fille, je n'en ai pas eu et je ne suis pas parti pour en avoir une. Je me suis questionné sur ce qu'est cette expérience. Donner naissance à l'autre sexe, un sexe qu'on n'a pas, c'est fascinant. J'imaginais que ma fille fictive allait peut-être me révéler des secrets... Je vois mes copains du même âge avec leur fille, l'intensité des relations qu'ils ont avec elle.

 

C'est un désir que j'ai tenté de combler.

Qui aide qui, finalement? C'est le père qui aide sa fille ou la fille aide son père?
En famille, on se transforme, on vit des crises ensemble. C'est ça la famille, on a des impacts les uns sur les autres, on ne vit jamais ça tout seul, c'est impossible. On a parfois besoin qu'un membre de notre famille bouge pour pouvoir bouger. La crise de Romy déclenche une crise dans la vie de son père, ça le pousse à voir où il en est. Il se dit qu'il a perdu quelque chose, qu'il s'est perdu en chemin. Dans le prochain roman, peut-être que je vais parler du couple. Qu'est-ce que c'est que d'être un couple aujourd'hui? Au-delà de nos rôles prédéterminés par la société, je vois beaucoup de couples qui essaient de trouver un peu de vérité, de liberté dans leur façon de fabriquer leur relation. J'aime l'idée que quand on fait couple, on n'est pas un couple contre le monde mais avec lui. Il n'y a rien de donné, d'obligatoire dans un couple, tout est à inventer.